Les irréductibles de Lost

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Mon cinéma à-travers les temps

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26 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Jeu 2 Nov - 20:58

Sudena


M le Maudit
Fritz Lang; 1931




La réputation de Fritz Lang, au moment où sort son premier film parlant, n'est déjà plus à faire, et ce depuis longtemps. Son style, mélangeant habilement baroque, futurisme et expressionnisme, lui a permis de réaliser de grandes fresques fantastiques comme Les Nibelungen, directement inspiré par la fameuse « Tétralogie » de Wagner (L'Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried, Le Crépuscule des Dieux), ou le beaucoup plus venimeux Docteur Mabuse mettant en scène un manipulateur hypnotiseur réduisant en esclavage ceux qui le côtoient avant d'être lui-même pris au piège de ses ambitions qui le conduiront à sa chute. Dans la même veine, il réalise en 1927 l'inquiétant Metropolis : film de science-fiction hautement métaphorique de la lutte des classes où il fait part d'une inquiétude non-dissimulée vis à vis de l'évolution technologique de l'industrie...tout en reprenant l'esthétique du mouvement qu'il dénonce indirectement : le futurisme.

Ces films ont plusieurs points communs : l'expressionnisme, d'une part, y est omniprésent tant dans les images que dans le message distillé et il faudra beaucoup de temps au réalisateur pour en sortir définitivement (peut-être précisément parce qu'il en a toujours minimisé l'impact). D'autre part ils sont extrêmement « précis » dans les cadrages, le jeu des acteurs, la longueur (souvent importante)... Précis...pour ne pas dire « rigides »...

Fritz Lang n'a pas, en-effet, le génie pur et insolent d'un Murnau, d'un Griffith ou d'un Eisenstein : il est plus « formel », plus attentif aux petits détails (du moins de façon plus visible), moins instinctif aussi... Ça a aussi ses avantages : ses films ne sont jamais « bâclés », ne prennent pas le public à contre-pied et tiennent toujours leurs promesses. De plus, son grand professionnalisme rassure les décideurs qui savent qu'il ne se lancera jamais dans une quelconque aventure à la légère (ça persistera tout au long de sa carrière : Fritz Lang fait partie de ces réalisateurs rares qui ne déçoivent jamais quand on regarde un de leurs films...). Aussi, lorsqu'on apprend qu'il est en train de réaliser un film parlant, les sourcils se lèvent et les oreilles se tendent : un tel type a certainement autre-chose en tête que plaquer des mots interchangeables sur des images banales !.. Qui sait ? ça va peut-être donner le chef d'œuvre qu'on attend maintenant depuis cinq ans...

La première idée géniale de M le Maudit est certainement son scénario : un tueur en série pédophile sévit dans une grande ville d'Allemagne et nargue la police. Ce criminel, joué par un étourdissant Peter Lorre, apparaît pourtant progressivement aussi victime que bourreau, prisonnier de ses obsessions et incapable de maîtriser ses pulsions... La police se casse les dents, cherche des indices partout, la psychose s'installe dans la population qui voit le coupable à chaque coin de rue, tout le monde soupçonne tout le monde...mais les plus furieux sont les bandits, mendiants, prostituées et autres marginaux qui, avec les contrôles incessants, ne peuvent plus rien faire et qui décident de se lancer eux aussi sur les traces de ce tueur...

Ce scénario va permettre à Fritz Lang d'utiliser le parlant pour en faire un véritable élément dramatique sans pour autant négliger le côté purement visuel de son film, visuel qui se manifeste par ces montages implacables en plans souvent fixes pour marquer en premier lieu la disparition de la fillette victime de M (l'horloge, la chaise vide, le ballon abandonné...), puis pour illustrer les plans, interrogations...et parfois mensonges des policiers (particulièrement dans la scène où ils font croire au voleur pris sur le fait qu'un gardien a été tué...alors qu'on voit ce même gardien se régaler au même moment d'un imposant verre de bière). L'image marque aussi les rapports de force en exagérant volontairement la plongée ou la contre-plongée pour les symboliser de façon très « visible ». Mais c'est certainement la façon de montrer M qui rend ce film visuellement inoubliable : outre la marque laissée sur lui par les mendiants afin que les bandits puissent l'identifier, il est, au fil du film, de plus en plus « désigné » par le décor qui soit le pointe soit l'encadre, mais qui ne lui laisse aucun échappatoire. Ce côté pathétique est contrebalancé par ses apparitions aux moments où ses pulsions le transforment en prédateur, apparitions où il semble se fondre dans l'ombre...en sifflant une fameuse mélodie de Grieg...

Car c'est cette mélodie qui reste le plus dans nos mémoires une fois qu'on a vu M le Maudit : tiré du quatrième mouvement de Peer Gynt (« Dans l'antre du roi de la montagne »), cet air obsédant et effrayant a pour nous l'effet d'un signal de danger imminent, de basculement dans la folie... Mais ce n'est que le son le plus marquant du film, certainement pas le seul !.. Se passant de tout bruitage superflu, Fritz Lang marque ainsi parfaitement les contrastes entre le calme parfois oppressant et les moments de bruits stridents qui agressent vraiment l'oreille, dont la foule paniquée...ou les accusations finales du procès improvisé par les bandits où l'ire de la masse semble presque plus folle et plus criminelle que le tueur hurlant son impuissance tandis que son avocat essaie de placer chacun face à ses responsabilités...et de démontrer qu'on ne peut juger un homme atteint d'une maladie mentale !.. Ce courage moral impressionnant place clairement Lang en porte à faux vis à vis du Parti Nazi, de plus en plus populaire dans l'Allemagne de cette époque (il ne tardera pas à s'exiler en Amérique pour fuir les représailles).

Pour en revenir sur le son, remarquons qu'il sert aussi à un pan très original et particulièrement attachant du film : son humour très fin et très subtil qui l'allège très salutairement. Parmi les séquences de ce type, une porte directement sur l'ouïe : la logeuse dure d'oreille de M qui exaspère les policiers tant par sa surdité que par certains excès de zèle qui perturbent leur travail. Un autre moment mémorable est la recherche nocturne de M par les bandits dans des bureaux déserts, toute de légèreté mais remarquable de suspense...et qui se termine presque en gag avec la capture du cambrioleur plein d'humour et sympathique Franz, impeccablement joué par Freidrich Gnass...

Le seul défaut qu'on pourrait trouver à ce film est, précisément, cette rigidité propre au style de Lang qui l'a assez mal fait supporter l'épreuve du temps. Une autre déception vient de sa fin, totalement « expédiée » par un montage ultra-rapide qui laisse dans l'expectative sans pour autant choisir délibérément de rester suspensif... Cette réserve mise à part, M le Maudit demeure un modèle de film qui a atteint son objectif : légitimer le parlant au cinéma, ce qui va nous permettre de laisser derrière nous ce premier continent pour voguer sereinement vers le deuxième, le plus imposant et le plus important de ce monde à-travers mes yeux : celui de l'âge d'or de cet art...

27 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Ven 3 Nov - 23:06

Sudena

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Le système des Majors



A l'aube du parlant, Hollywood a trouvé sa plénitude, ou presque. Établis en Californie, les studios bénéficient de l'éloignement géographique entre les artistes et les directeurs (eux-mêmes sur la côte Est) pour être un peu plus libres, du moins en apparence. Car le problème de base est finalement le même que celui qui existait au temps du système des nababs : convaincre des décideurs frileux de financer un projet artistique souvent long et aléatoire en espérant un prompt retour sur investissement... Mais le fait de tourner sur la côte Ouest dans un État en plein essor et ayant une très solide image « fun » et moderne donne une certaine légitimité à ceux qui sont « dedans », légitimité renforcée par des politiques de création très différentes selon les studios. Ce sont ces politiques, associées à une puissance économique inégalée pour les studios, qui font qu'aujourd'hui on évoque le système des Majors avec nostalgie, en parlant comme d'un âge d'or perdu. Cette nostalgie est fondée, sans le moindre doute, mais d'emblée il me faut vous avertir de quelques points avant que nous ne débarquions sur ce continent merveilleux...

La période que nous allons aborder est longue et riche d'événements, qu'ils soient historiques ou purement cinématographiques : je ne ferai donc pas une fixette sur les cinq Majors hollywoodiens, ni ne parlerai exclusivement du cinéma américain. De plus, le nombre de films importants et/ou passionnants étant assez faramineusement élevé, mes choix d'escale seront, d'une part, davantage tranchés, d'autre part un rien moins « béats » que précédemment : comprenez que je ne me limiterai pas à des longs métrages à l'esthétique révolutionnaire...ni ne me priverai d'émettre certaines réserves quand le besoin s'en fera sentir... Ces précisions énoncées, jetons l'ancre et commençons notre exploration !..

28 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Lun 20 Nov - 19:22

Sudena

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Qu'est-ce qu'un Major, d'abord ?.. Un Major est un studio hollywoodien contrôlant absolument toutes les étapes de ses films, de la production à l'exploitation en passant par la distribution. Ils fonctionnent selon le système des trusts : rien ne leur échappe et ils ont une totale mainmise sur le marché cinématographique. En conséquence, lorsque des lois antitrusts seront adoptées aux États-Unis ils seront dans la ligne de mire et devront peu à peu évoluer. Mais, pour l'instant, ils profitent de leur toute-puissance qui, sur le plan artistique, leur donne plusieurs avantages non-négligeables... Le premier avantage est qu'ils ont les moyens de faire signer des contrats d'exclusivité à des acteurs, réalisateurs, accessoiristes, directeurs de la photographie ou autres ce qui a pour conséquence que chacun a une « patte » bien particulière et très reconnaissable, patte qui à la fois prolonge et habille leur politique de production, que celle-ci soit de style...ou d'idéologie (nous y reviendrons). Le deuxième avantage en découle directement : les cinq Majors se livrent à un combat sans merci pour faire triompher leur style, ce qui crée un flot continu de films archi-« calibrés » mais aussi, paradoxalement, favorise la nouveauté lorsque un choisit de tenter sa chance avec un genre, un producteur ou un réalisateur très singuliers, la concurrence moindre rendant du coup l'ensemble de l'industrie plus « visible » dans son encombrement, ses trous ou ses insuffisances (c'est ainsi qu'arrivèrent le film social, Orson Welles, Vincente Minnelli, le Film Noir, Val Lewton et j'en passe...). Le dernier avantage, plus indirect, est que les autres studios (les « Minors ») ont dû rivaliser d'ingéniosité et d'originalité pour pouvoir manger leur part du gâteau. Ça n'alla pas sans risques, cynisme, ou grincements de dents : les studios Fleischer ne se sont pas remis de l'idée géniale ayant donné le personnage de Betty Boop et furent rachetés (puis démantelés) par la Paramount ; la Columbia et, à un moindre niveau, la Universal, attendirent leur heure sans rien proposer de neuf, misant sur l'effondrement d'un des cinq maîtres trop puissants... Mais ça a aussi donné des coups bluffants : si j'ai nuancé mon propos sur la Universal, c'est bien parce que c'est ce Minor qui a créé tout le bestiaire des monstres qui ont fait la réputation du cinéma « underground » (ce qui a révélé Béla Lugosi et Boris Karloff, excusez du peu...). Autre coup mais qui, lui, a eu une portée mondiale, fut celui de Walt Disney qui, avec des moyens de base faméliques, révolutionna l'animation au point de créer un empire plus fragile que d'apparence mais qui est toujours debout aujourd'hui... Il est temps maintenant d'évoquer plus précisément ces fameux cinq Majors...

29 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Mar 21 Nov - 11:59

Sudena

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La Paramount



Créée en 1916, la Paramount est, de loin, le plus riche et le plus important studio d'Hollywood. Sa taille lui permet d'avoir une palette de films extrêmement variés qu'elle peut toujours parfaitement « habiller » et les grosses productions comme les péplums ne lui font absolument pas peur. Néanmoins, sa politique de production très stricte fait d'elle un studio profondément conservateur, qui raconte, via ses films, de belles histoires parfaitement mises en images mais sans jamais remettre quoi que ce soit en question, surtout pas le pays !.. Ce contrôle fera fuir certains électrons libres comme les Marx Brothers mais il contribuera largement à l'identité de ce Major qui a, plus que les autres, donné sa « matière première » au cinéma américain, avec des films nombreux et fréquents dont la variété compensait le fait qu'ils n'étaient pas toujours « soignés »... Vous verrez au fil de ce voyage _ si vous ne l'aviez pas déjà senti... _ que la Paramount n'est pas, loin s'en faut, mon Major de prédilection. Mais, à défaut d'être l'étalon d'Hollywood en terme de qualité et de courage intrinsèque, son ancienneté, sa prolificité et certains grands noms à-jamais associés (Wilder, de Mille...) en font un incontournable devant lequel nous sommes bien forcés de nous incliner...

30 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Mar 21 Nov - 22:45

Sudena

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La Warner


Presque aussi puissante que la Paramount, la Warner a été créée en 1923 et s'est rapidement bâtie une solide réputation à Hollywood, particulièrement grâce à ses innovations (l'arrivée du parlant, par exemple) qui l'ont fait prospérer en un temps record... Rythme, courage et savoir-faire à tous les niveaux : telles sont les caractéristiques principales de ce Major précurseur qui se présente comme un « anti-Paramount » sur bien des points : l'engagement politique (la Warner est aussi progressiste que la Paramount est conservatrice), le soin maniaque apporté à chacun de ses films, la soif d'innovation dans tous les domaines qui lui donnent un côté « fonceur » et optimiste des plus sympathiques... Néanmoins, n'allons pas non-plus trop loin : la Warner reste un « vrai » Major qui contrôle soigneusement ses créations afin qu'elles ne s'éloignent pas de la « politique maison », qu'elle soit idéologique (encore qu'elle ait accueilli des réalisateurs notoirement conservateurs comme Raoul Walsh qui, ayant pour lui le talent et la même vision de la construction dramatique d'un film, fit toute sa carrière dans ce Major) ou stylistique. Très consciente de sa puissance et très attachée à son style et à son statut de précurseur, la Warner a donné à Hollywood ses films les plus exemplaires, dans le sens où ce furent eux qui concilièrent le plus grand public et critiques. Parmi ses figures les plus importantes, on trouve, outre Raoul Walsh, Michael Curtiz, le chorégraphe Busby Berkeley, Olivia de Havilland, Humphrey Bogart ou le fameux Bugs Bunny et les cartoons qui lui sont associés qui furent les meilleurs rivaux des animes Disney... Le seul défaut qu'on peut trouver à ce Major est, nécessairement, le revers de sa propre médaille : ses films, à force d'être irréprochables, sont parfois « rigides » et manquent souvent de ce petit plus d'élégance et de glamour qu'un Major plus « individualiste » aurait sans-doute pu apporter... Pour autant, si Hollywood n'a pas conquis le monde uniquement grâce à elle, c'est certainement la Warner qui fit le plus pour cette hégémonie, sans faire de bruit, simplement parce que, avec confiance et arrogance, elle a imposé son style dramatique et esthétique à l'efficacité sans pareille qui fit florès partout. Elle demeure donc, à ce titre, le Major pour lequel j'éprouve le plus de respect...

31 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Ven 24 Nov - 15:52

Sudena

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La MGM


John Barrymore, Greta Garbo, Clark Gable, Vivien Leigh, Charles Laughton, Jean Harlow, Joan Crawford, Judy Garland, Lana Turner, les Marx Brothers, James Stewart, Laurel et Hardy puis plus tard Spencer Tracy, Gene Kelly ou Ava Gardner : cette liste hallucinante ne donne pourtant qu'une petite idée des talents et figures légendaires qui se sont côtoyés à la Metro Goldwin Mayer, studio créé en 1924 dont le style, reconnaissable entre tous, a entièrement été façonné au début des années '30 par deux producteurs exceptionnels : Louis B. Mayer et Irving Thalberg (bientôt rejoints par le maître du « musical » Arthur Freed). Ce style peut se résumer en un leitmotiv : de la beauté et de l'élégance à tous les niveaux. En conséquence, la MGM fut souvent taxée de conservatisme voire de préciosité à l'égard tant des autres Majors que de la mouvance sociale que prit le cinéma à l'orée des années '30 (période marquée par le crash boursier de 1929 et surtout la Grande Dépression qui décima l'Ouest américain pendant presque une décennie). Ces accusations sont pourtant empreintes au mieux de mauvaise foi, au pire d'hypocrisie... Car l'autoritarisme et le contrôle strict de chaque film étaient, d'une part, communs à tous les Majors, et d'autre part, derrière les apparences, la MGM laissait volontiers passer des messages politiquement assez « incorrects » : du moment que les films marchaient et que la forme « maison » était respectée, le studio fermait souvent les yeux sur le message de fond (cette caractéristique s'est renforcée au fil du temps)... Une autre attaque récurrente semble davantage justifiée : la MGM a beaucoup tardé à adopter le parlant et n'a jamais fait de films réellement « sociaux » (contrairement à la Warner, la RKO ou la Fox). Mais comment un Major ayant pour devise « Ars gratia artis » (« L'art est la récompense de l'art ») pouvait faire un film social qui n'ait pas l'air hypocrite ou suranné ?.. Il fallait trouver autre-chose pour être « dans l'air du temps », passer par des chemins détournés, et la MGM s'y employa avec brio (nous y reviendrons). De plus, son élitisme apparent l'a plus d'une fois sauvée... Bien moins puissante que la Paramount ou la Warner, elle avait beaucoup à perdre en cas d'échec commercial d'un film : le présenter en soignant toujours soigneusement la forme lui a donc rapidement assuré une très solide réputation de qualité que ses vedettes, toutes hyper-photogéniques et parfaitement à l'aise avec le parlant, augmentaient tout en lui assurant une « base » de public avec les fans qu'elles amenaient dans les salles à chaque film. Une réputation différente de celle de ses concurrents qu'elle a patiemment et très intelligemment bâtie entre 1927 et 1931 et qui devait perdurer pendant des décennies... Et, qu'on le veuille ou non, cette réputation n'était pas usurpée : la MGM est le plus beau, le plus élégant, le plus « classieux » Major de l'histoire du cinéma ! Quand on parle de l'Âge d'Or d'Hollywood, l'image magnifique de son logo au lion rugissant arrive immédiatement à l'esprit, non ?.. Et un Major qui a accueilli en son sein Tod Browning, Vincente Minnelli, Kirk Douglas ou Tex Avery peut-il honnêtement être taxé de conservatisme ? Allons... La MGM, c'est le cinéma américain dans ce que cette notion a de plus pur et de plus grandiose ! Le Major qui remplit nos yeux d'étoiles et qui nous sert merveille sur merveille film après film, sans nous laisser le temps de souffler. Et oui : elle est, d'assez loin, mon Major préféré et celle qui nous servira le plus le buffet au fil des escales qui jalonneront notre voyage...

32 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Mar 5 Déc - 17:43

Sudena

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La Fox


Voilà un bien étrange studio... En tout cas un qui s'est plu à cultiver les paradoxes... La Fox, créée par William Fox en 1915, a profité de son ancienneté pour prospérer mais n'a pas, durant les années '20, atteint la puissance de la Paramount ni n'a connu le succès rapide et foudroyant de la Warner. L'arrivée du parlant la met en difficulté car elle n'a, concrètement, pas de plan autre au niveau artistique que celui d'utiliser à tout va cette nouvelle technique qu'elle ne maîtrise pas ; or, contrairement à la Paramount, elle n'a pas d'assise financière suffisante pour « absorber » trop d'échecs... William Fox tente alors un coup : racheter la MGM aux successeurs de son fondateur, qui vient de mourir, Marcus Loew. Mais cette initiative se heurte à la résistance de Louis B. Mayer qui réussit à éviter la fusion et à amener son studio dans la direction qu'il souhaite, laissant la Fox à ses problèmes... Le style Fox est, de même, des plus déroutants : son esthétique ressemble à celle de la Paramount les énormes moyens en moins...mais le soin en plus. Et, de même, sa philosophie ressemble à celle de la Warner (avec foule de films sociaux)...la contestation en moins. Ses figures principales sont, à cette image, extrêmement variées : Frank Borzage, Henry Fonda, Gene Thierney, Betty Grable, mais aussi Jules Dassin ou Elia Kazan (qui y fera ses premières armes)... On verra également John Ford y réaliser certains de ses films les plus personnels (Les Raisins de la colère, Qu'elle était verte ma vallée...). Bref : la Fox est un Major des plus inclassables et des plus indéfinissables, mais une valeur très sûre dans le paysage hollywoodien qui a souvent « louvoyé » au gré des besoins et des politiques de production souvent différentes au fil des années ; en fait elle a toujours réussi à surprendre et n'a jamais permis l'ennui... Néanmoins, en 1931, son avenir semble quelque peu incertain et on se demande où la direction qu'elle a prise va bien pouvoir l'emmener...

33 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Mer 20 Déc - 23:43

Sudena

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La RKO


Il y a des noms, comme ça, qui rendent nostalgiques et qui font briller les yeux à chaque fois qu'on les prononce... Celui de la RKO (Radio-Keith-Orpheum) est de ceux-là. Créée en 1928, elle était la petite dernière dans le grand bain hollywoodien et elle a toujours eu, comparativement, peu de moyens par-rapport aux quatre mastodontes qu'étaient la Paramount, la MGM, la Warner et la Fox. Peu de moyens...j'ai bien précisé « comparativement » car, pour un studio aussi récent, elle a gravi les échelons à la vitesse du vent au point de très vite surpasser la Universal ou la Columbia et de devenir un Major avec tout ce que cette notion implique au niveau des studios possédés, des contrats d'exclusivité signés et des salles gérées dans le monde entier... Les débuts de la RKO seront marqués par beaucoup d'essais originaux au fil des personnalités se succédant à sa tête, mais un leitmotiv semble s'en dégager : l'audace ! Et cette audace est totalement indépendante des moyens financiers... Plus que les autres Majors, la RKO faisait confiance aux créateurs, que ceux-ci soient producteurs, acteurs ou réalisateurs, ce qui lui a donné un panel de films extrêmement variés mais sans aucune faute de goût...et rapidement une spécialisation dans les films de série B à petit budget qui firent sa réputation aussi bien publique que critique... N'hésitant pas à provoquer ouvertement la pensée commune, elle se taille rapidement une réputation de studio au moins courageux (pour ne pas dire « gauchiste »), dont les films frôlent souvent la censure (particulièrement Scarface de Howard Hawks qui fut interdit de diffusion dans toutes les villes contrôlées par la Mafia...) mais qui demeurent des modèles d'audace tant stylistique qu'intellectuelle. Les figures importantes de la RKO, outre Howard Hawks, s'appellent Fred Astaire, Robert Mitchum, Cary Grant, Katharine Hepburn, Robert Ryan, Kirk Douglas, sans oublier les réalisateurs Jacques Tourneur, Robert Wise ou Orson Welles, ou encore le producteur Val Lewton... Contrairement aux autres Majors, la RKO ne connaît, encore aujourd'hui, aucun véritable détracteur : c'est dire à quel point elle a inspiré, mêlées (!), la sympathie, l'admiration et la tendresse... Cette unanimité, elle l'a gagnée avec ce mélange d'ambition et de fragilité, de provocation et d'optimisme qui firent d'elle le studio le plus généreux de l'histoire du cinéma. Elle nous le prouvera à chaque escale où nous la croiserons (et elles seront nombreuses), justifiant, je pense, cet amour profond que je lui porte qui n'aura aucune comparaison tout au long de ce voyage...

34 Re: Mon cinéma à-travers les temps le Dim 24 Déc - 15:03

Sudena

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Ce bref tour d'horizon des cinq Majors hollywoodiens rend assez bien compte de l'ambiance au moment de jeter l'ancre sur ce nouveau continent. Pourtant, il manque quelque-chose... Un symbole plus humain peut-être... Et je me rends compte que, parmi tous les noms que j'ai cités, manquait celui DU grand monsieur de cette époque, tout du moins le plus attachant et le plus énervant (ces deux notions sont indissolublement liées dans ce cas) : j'ai nommé David O. Selznick. Fils du producteur Lewis J. Selznick, il avait baigné très tôt dans le monde du cinéma et hérita de son père l'ambition mégalomane et le goût de la prise de risques. Pour sortir de l'ombre paternelle sans renier sa passion, il devint lui aussi producteur et voulut toujours aller plus loin que les autres, dépasser les limites et proposer du spectacle à tout va. Dans « spectacle » j'inclus une dimension esthétique : David O. Selznick avait une capacité d'émerveillement presque enfantine et une belle image était, pour lui, une condition sine-qua-non à la qualité d'un film. De même, l'émotion devait, pour lui, être forte, tout le temps : il avait beaucoup de mal à accepter qu'un film nécessite des moments de pause pour laisser souffler le spectateur... Le problème, c'est qu'il se donnait les moyens de ses ambitions...et qu'il épuisait tout le monde par son hyperactivité qui débordait largement de ses attributions. En-effet, le producteur doit assurer la bonne marche d'un film au niveau humain et financier, à la rigueur peut-il imposer les acteurs, réalisateurs ou scénaristes, mais son rôle, en théorie, s'arrête là. Or, avec Selznick, ce n'est jamais le cas : quand un film est lancé il est partout, et tout le temps ! Il coache les acteurs, il réécrit le scénario nuit après nuit et l'impose aux équipes de tournage le lendemain, il dirige même par-dessus l'épaule du réalisateur !.. Et il ne le fait pas en douceur ! Tout le monde se plaint de son caractère insupportable et de son attitude dictatoriale. Travailler avec lui relève de la gageure et il passera successivement par la MGM, la Paramount, la RKO, de nouveau la MGM, avant de créer ses propres studios (d'où il pouvait travailler en meilleure intelligence avec les autres). Il s'aventura même, plus tard, à la télévision...et y réussit parfaitement. Car là est bien le problème quand on évoque David O. Selznick : son caractère et ses excès (qui le rendirent cardiaque) sont au service d'un génie complet, d'un talent unique, et d'une passion totalement sincère : c'est évident ! c'est flagrant ! ça transpire dans chacun de ses films !.. Avec lui, la notion d'auteur à la fois gagne et perd en sens : les réalisateurs les plus talentueux qui travaillèrent avec lui (comme King Vidor ou Alfred Hitchcock) virent leurs films « contaminés » par son style...et on parle ici dans le meilleur des cas. Car, souvent, le réalisateur était un automate qui n'avait aucune liberté et qui devait se contenter de suivre les ordres à lui donnés. Selzinck est le véritable auteur de ses films...et il a donné au cinéma quelques uns de ses plus grands chefs d'œuvres (citons, par-exemple, Rebecca, King Kong ou Autant en Emporte le Vent [nous reviendrons sur certains d'entre eux]...) : le nier serait à la fois injuste et idiot. Indépendamment de ça, ce qui frappe quand on voit un film de Selznick, c'est la générosité qui s'en dégage : l'homme veut nous en mettre plein les yeux et il ne lésine pas sur les moyens, ce qui fait que, si le style peut donner le tournis, on ne s'ennuie jamais une seconde !.. Cette générosité toute entière dévouée à son art, David O. Selznick l'a démontrée en plusieurs occasions : sans lui, la RKO serait probablement restée un Minor et le cinéma américain lui doit la découverte de plusieurs talents bruts _ parfois découverts outre-Atlantique _ tels Alfred Hitchcok, Louis Jourdain, Vivien Leigh, Fred Astaire, Katharine Hepburn, Jennifer Jones, ou même son ancien assistant Val Lewton (qui lui ressemblait sur bien des points)... Selznick est donc, pour moi, « Monsieur Âge d'Or d'Hollywood » : un mégalomane flamboyant qui a mis tout son talent au service de sa passion pour nous donner des œuvres qui lui survivront (et nous survivront) longtemps, très longtemps, ce qui le rend, au final, diablement attachant...


Bien ! Assez bavardé pour l'instant : notre première escale nous attend !.. Et, à tout seigneur tout honneur, c'est la MGM qui nous a préparé ce repas d'inauguration...

Sudena

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Grand Hôtel
Edmund Goulding; 1932



Une pléiade de stars, un lieu unique, de la soie et du glamour partout : bienvenue dans Grand Hôtel (service assuré par la MGM), film qui, dès les premiers instants, nous emmène dans un monde de luxe et de richesse un peu hors du temps dans lequel, dixit le personnage du directeur, « les gens vont et viennent [mais où] il ne se passe rien »... Il ne se passe rien, c'est à voir... Mais cette phrase et les diverses conversations téléphoniques entendues presque conjointement, de façon totalement « désordonnée », mettent d'emblée en garde sur le type de film que nous allons voir durant cette heure quarante (mise en garde d'autant plus bienvenue qu'il est l'un des tout premiers du genre) : il s'agit d'un film choral. Entendez que la dramatique sera volontairement morcelée en plusieurs histoires ; histoires étroitement entremêlées du fait du lieu unique qui les abrite mais avec chacune un enjeu différent et bien défini...ce qui rend l'ensemble particulièrement difficile à résumer et à appréhender. Certes, il y a bien, comme je l'ai évoqué, le lieu qui définit au moins un espace commun, mais ce lieu est à l'image de l'ensemble du film : très impersonnel (l'histoire se passe à Berlin mais, comme le dira un personnage, « il y a un Grand Hôtel dans chaque grande ville »...).

Pour réussir ce pari audacieux, la MGM misa à fond sur ce qu'elle savait faire de mieux : la beauté surannée des décors et des costumes, l'élégance des prises de vue, et surtout la réputation des acteurs qui, tous, furent assignés à des rôles qui leur étaient déjà très « familiers ». Détaillons-les brièvement (au moins les principaux) : Greta Garbo joue la cantatrice dépressive, Wallace Berry le businessman impitoyable, John Barrymore l'aristocrate ruiné, son frère Lionel le pauvre bougre mourant voulant profiter de ses derniers instants, enfin Joan Crawford la secrétaire au caractère bien trempé qui tente de s'en sortir malgré ses moyens financiers limités...

Cette énumération permet de mettre en lumière LA grande intelligence du film, archétypique des productions MGM de cette époque : derrière son luxe et son « snobisme », la crise n'est pas oubliée et les personnages sont aux prises avec bien des difficultés, que celles-ci soient économiques ou personnelles. Ainsi, le personnage de Greta Garbo est-il « fini » et se perd entre sa dépression et l'espoir presque enfantin d'un nouveau départ sentimental que lui offre celui de John Barrymore...mais celui-ci est encore plus tragique et est probablement le plus riche et le plus nuancé du film : complètement ruiné, il est réduit à jouer les cambrioleurs, ce qui le contraint à des manipulations qui, de toute évidence, heurtent son moi profond... La relation entre lui et celui de Lionel Barrymore (avec une remarquable complicité et une grande complémentarité dans le jeu des deux frangins) est particulièrement belle et symbolique : l'aristocrate ruiné et le pauvre bougre voulant tout dépenser avant de mourir vont nouer une amitié qui surpassera l'intérêt personnel, comme en témoigne cette très amère scène où le baron va essayer de voler le portefeuille de son ami...avant de renoncer devant le désarroi de celui-ci... Symbole purement économique de la crise, Wallace Berry campe un personnage violemment antipathique qui ne pense qu'à ses affaires en péril et qui va se révéler arrogant, grossier, puis rapidement violent... Très attachante et plus « accessible » que les autres, Joan Crawford interprète une jeune femme séduisante mais sans le sou qui vivote de place en place suivant ses employeurs...ce qui va l'emmener aux limites d'une certaine prostitution lorsqu'il ne lui semblera plus possible de ne pas obéir aux ordres de Wallace Berry...

Doux-amer, cachant derrière son opulence un propos très dur et pessimiste (quoique nuancé), Grand Hôtel est un film remarquable et exemplaire en tous points : peut-être LE film MGM par-excellence... Mais cette hyperproduction ne doit pas faire oublier d'autres films plus « underground » que la Major au lion nous proposa à la même époque. L'un de ceux-ci est la prochaine étape que je vous propose de visiter...

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